« Anton » : nouvelle fantastico-onirique

/ juin 5, 2017/ Nouvelles

« Anton » est une nouvelle à la fois fantastique, à la fois onirique, qui retrace le parcours d’une écrivain vivant avec ses personnages. Nous faisant plonger dans un monde qu’il est difficile de distinguer comme réel ou imaginaire, le récit s’achève sur la résolution de ce questionnement.

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Anton

Ce roman était le quatrième d’une série que j’avais commencé depuis plus de six ans. Six ans que je passais la moitié de mon temps, si ce n’est plus, avec des hommes et des femmes rêvés. Passant plus de temps avec eux qu’avec ma famille ou avec mes amis, je les connaissais mieux, je les connaissais intérieurement. Les moindres recoins de leurs âmes m’étaient familiers, leurs failles, leurs victoires.

Contrairement à d’autres auteurs je ne m’identifiais pas, non, je vivais avec eux, les côtoyaient, les connaissaient mieux que des amis intimes. Comme des gens que j’aurais connus plus que moi-même. Non-pas des doubles, ni même des parties de moi, mais bel et bien des personnalités que j’aurais aimé connaître, je crois. Ils étaient mon monde, ma vie privée, une vie rêvée.

Ce matin, comme tant d’autres, seule dans mon petit appartement, je m’apprêtais à écrire. J’aimais écrire le matin. La proximité des rêves de la nuit me semble nourrir le récit. Comme si cet univers et ces histoires inconnues qu’avait créés mon imagination sans moi me donnaient matière et inspiration. Je pense réellement qu’une part de cet univers transparaît au matin dans les écrits. Car outre la fertilité certaine du matin dû à la forte activité nocturne de l’imagination qui est encore en route au réveil, je pense que tout le contenu non exprimé le devient par l’écriture et qu’il n’attend en réalité que cela. Car même lorsque l’on se souvient de ses rêves, il en reste toujours une frustration liée à leur irréalité. Comme des vœux non exaucés. Comme peut être grande la déception d’un rêve auquel on a cru et dont on se rend compte au matin qu’il n’était que chimères.

Et ce matin-là, je me sentais en verve. Ma main frétillait déjà à l’idée de coucher sur le papier ce qui m’était encore inconnu. Comme à l’accoutumée, je me fis couler un café, ouvrait la fenêtre et allumait la meilleure cigarette, la première de la journée. J’aimais cet instant ante-création, je me sentais vivre pleinement, fière et sûre de moi. Certaine d’un travail à venir efficace. Ce sentiment n’était apparu qu’après bien des mois de doutes sur mes capacités. Mais aujourd’hui qu’écrire m’était devenu naturel, je ressentais une réelle jubilation à savoir que j’allais produire. Même la coulée de ma main sur le papier me procurait satisfaction. Dans un rapport phallique au stylo me dira par la suite un ami que je soupçonnais de lui-même entretenir ce rapport trouble à l’objet qu’à bien creuser je ne parvenais pas à discerner chez moi.

J’écrivais des romans noirs, des histoires où les gangsters, antihéros d’une contrebande sans grand charme s’entre-tuaient pour six sous et où leur carrière illicite n’avait finalement que peu de différence avec celle d’un travailleur clandestin. Cela aurait pu s’appeler chronique de l’illégalité ordinaire, mais non, je trouvais toujours des titres originaux et surprenants à l’inverse de mes histoires et de mes personnages comme pour mieux souligner leur simplicité et leur banalité. Mes histoires se déroulaient là où j’avais toujours vécu, dans ce Bruxelles si gris, si grand, si cosmopolite. Si pleine de l’Afrique, de l’Asie dans ses faubourgs, si pleine de l’Europe et du Commonwealth dans ses quartiers d’affaires. Les grandes tours des années soixante et soixante-dix rejoignaient un ciel aussi grisonnant qu’elles et semblaient cacher un soleil qui était plus dans le cœur des habitants et dans les reflets de la bière que dans son décor austère. La froideur de la ville et du climat nous forçait je crois à compenser en créant dès que connaissance était liée à instaurer avec les autres un climat chaleureux.

Mes romans avaient pour décor les quartiers pauvres de Bruxelles et de la Hollande, leurs ports sordides où les mafias sont omniprésentes en sous-sols, où tous les trafics se croisent. Dans le froid, les conteneurs rapportaient toutes sortes de marchandises sur fond de narcotiques légalisés. Les dockers buvaient et les hommes rodaient, tandis que les bruits du port grondaient dans un vacarme incessant de tonnes de métaux gelés, contenant armes, ordures, nourritures et alcools. Bon nombre de mes héros y perdaient la vie.

Peut-être la grisaille des murs, du ciel et la tristesse de la misère sur fond de béton sale enneigé, poussaient-ils à des rêves de fortune, de voyages à l’autre bout du monde, sous le soleil, dans les couleurs et l’argent. En attendant cet ultime espoir, l’alcool et les femmes dénudées servaient de réconfort à ces hommes nés pour partir dont un sur cent réussira le voyage. Le sol, les mains étaient gelées, gelées comme les cadavres repêchés dans les ports. Des hommes sans nom, sans-papiers, des carcasses que même la mer du Nord refoulait.

Je ne défendais pas ces hommes et ces femmes. Je peignais le tableau d’une réalité trop souvent côtoyée. J’étais née dans un de ces faubourgs de Bruxelles où seules les études peuvent sauver. J’avais fait mes lettres puis par habitude de la misère était devenue écrivain. J’écrivais des lettres comme d’autres alignent des chiffres. C’était pour moi un métier, un travail plus qu’un art. Je l’aimais même s’il portait son lot de souffrance. Il me confinait dans une marginalité dans laquelle j’étais née et que contre toutes espérances je continuais d’écrire. Ne sachant décrire d’autre réalité, je m’y perdais, je m’y noyais. Comme mes personnages sombraient dans les grands ports rouillés du pays flamand.
Seul un personnage, héros de toutes ces aventures parvenait à progresser dans ces méandres urbains. Anton, c’était son nom, était pour moi d’une beauté sans pareille. Grand, brun, un peu dégingandé. Élégant comme on l’est lorsque l’on est né pauvre et que l’on peut enfin payer. Sans être une gravure de mode, je le trouvais beau, plein de charme. D’une musculature sèche, trop peut-être, ses yeux noirs, fixes, comme sans vie ressortaient sur sa peau blanche. Les cheveux courts, il les gardait suffisamment longs pour ne jamais ressembler à ces jeunes sans avenir des grandes cités de la banlieue hollandaise. Il lui fallait assurer une réputation qui finalement était ce qui le faisait vivre matériellement, mais aussi humainement. Il s’en croyait détaché, mais la jouait tellement constamment qu’à mesure elle devenait lui-même. Sans elle, plus aucun coup ne lui aurait été proposé. Sans elle, plus personne ne se retournerait sur lui dans son quartier. C’était elle qu’il aimait, comme on aime une femme pour ne s’aimer que lui- même.
Son quartier, il ne l’avait jamais vraiment quitté, plus par nécessité que par réelle envie. Même si certaines de mes aventures l’avaient mené en Haïti aux côtés des révolutionnaires, en Colombie au contact des narcotrafiquants de Cali. Mais il devait toujours revenir, car toute la base de ses trafics était là. Des relations il n’en avait pas ailleurs. Malgré cela, c’est ce qui en faisait un héros, il avait l’âme d’un aventurier.

Je reprenais ce matin ses aventures où je les avais laissées la veille, vivant en telle symbiose avec mon histoire que l’écriture reprenait automatiquement. Il était occupé à déjouer les pièges d’un flic qui sans le compromettre le soupçonnait. Bien entendu, il fallait qu’Anton s’en sorte, de courses poursuites en Audi en évitements dans les ruelles, il parvenait toujours à s’en sortir. Je l’aimais trop pour le laisser en proie à un flic je crois. Il déjouait les plans de ce flic que certains tontons, véritables agents doubles, lui décrivaient comme se limitant au strict nécessaire syndical. Ce qui lui laissait une bonne marge de manœuvre.

Anton aimait le noir comme il aimait l’anarchie de l’illégalité. La vraie vie selon lui, celle où tout se joue, où tout se régule de soi-même. A l’inverse de ce système qui l’avait exclu dès le plus jeune âge en lui refusant le droit à la réussite sur acte de naissance. Il avait grandi seul avec sa mère dans ces grands ensembles de Rotterdam dont il avait réussi à s’extirper pour toucher du doigt le milieu, le vrai selon lui. Celui dont il avait rêvé enfant et dont il attendait beaucoup plus que ce que pouvait lui offrir le marché noir des cités. Un marché noir avec ses innombrables dealers aux revenus d’employé. Anton, lui, rêvait plus haut, plus grand et la blancheur de sa peau le lui permettait en terre flamande.

Il avait parfois participé à des coups, à des casses, mais cherchait à les éviter. Trop risqués, trop dangereux, trop aléatoires par rapport au commerce illicite. Depuis peu des cigarettes proliféraient par la montée du pris chez les débitants. Il n’avait pas de parrain, il avait des relations d’affaires dans le milieu, c’était simplement ça. Il se faisait tout seul et ce sentiment en lui, était renforcé par le fait qu’il fut le plus gros trafiquant de son quartier et le seul à avoir traversé l’Atlantique pour autre chose que du tourisme.

Il n’avait jamais eu de femme à qui il serait resté fidèle. Les seules qu’il côtoyait venaient des quartiers riches pour éviter toute collusion avec un mec de son quartier, les autres étaient celles des soirées de ses relations d’affaires. Il avait passé quelques semaines en France, sur la Côte d’Azur au milieu du gratin du show-business et comptais bien récidiver en se rapprochant de certaines de ses relations dans le milieu.

J’écrivais Anton comme un homme idéal tel qu’il aurait évolué dans le milieu où j’étais née. Proche de moi par ses origines, différent par son évolution. C’était peut-être aussi celui que j’aurais aimé être si j’avais été un homme. Mais peut-être ces deux idéaux sont-ils le même. Peut-être les femmes aiment-elles l’homme tel qu’elles auraient rêvé être si la nature en avait voulu autrement.

Je me retrouvais souvent seule avec lui. Je l’écrivais et il me semblait parfois décrire ce qui se trouvait sous mes yeux. Sa matérialisation par le papier lui donnait corps, el faisait exister auprès de moi. Auprès de moi qui étais à présent si seule. Dans l’extrême solitude de l’écrivain. Physique, isolée au moins huit heures par journée pour écrire, se taisant. Mais solitude morale aussi de celle qui vit constamment dans le monde de son livre. Et cette continuité de romans sur Anton en faisait une part de moi-même. J’avais beau clore un roman, qu’au suivant il ressurgissait me demandant de l’écrire à nouveau.

Parfois, je rêvais même de lui, moi qui habituellement ne rêvais que de personnes de mon entourage. Et au matin, j’étais plus surprise de son inexistence dans la réalité que de sa présence dans mes songes. Je m’attendais à le voir dans mon lit. J’avais même parfois tâté l’oreiller voisin, prête à lui parler. Je ne me sentais pas réellement souffrir de cette absence, pourtant ces manifestations prouvaient une réelle attente. Une attente qui n’atteignait pas ma conscience, mais que les profondeurs de mon esprit faisaient ressurgir incidemment. Pourtant, je ne l’aimais pas comme on aime dans la réalité. Il ne m’obsédait pas comme avaient pu le faire certains amants. Il était juste présent, omniprésent.
J’avais une vie solitaire. Seule, dans un studio sous les combles. J’avais, à l’image des auteurs du vieux Paris, un petit bureau sous une fenêtre de toit, un lit, pas de table, je mangeais peu. Sans télévision, seulement un ordinateur pour taper ce que chaque jour je crayonnais sur mes feuilles volantes. De petits rideaux me cachaient du ciel qui avec son air gris ne m’inspirait toujours que la mort des héros, des morts silencieuses et anonymes. Je n’ouvrais pas toujours mes volets, je les entrouvrais généralement. L’atmosphère de la pièce ressemblait au ciel, la fumée des cigarettes m’embrumait comme des nuages. Chaque heure, je me resservais un café froid ou carbonisé par des réchauffements répétitifs. Je n’avais que peu de visites et il est vrai que depuis quelques années, je vivais en autarcie, perdant l’usage de la parole. Je mettais toutes mes pensées, tous mes mots par écrit, les donnant à mes personnages et devenant un être asocial. Lorsque j’allais faire quelques courses, je me trouvais parfois comme démunie d’expression, désocialisée au point d’en avoir partiellement perdu l’usage de la parole.

Je me sentais étrangère à cette société et totalement intégrée en tant que spectatrice du monde onirique que j’écrivais chaque jour. Paradoxalement, je continuais à garder un rythme biologique normal tant au niveau des repas que du sommeil. Un sommeil qui me faisait vivre hors du monde, une écriture qui me projetait hors de la réalité de ce monde. Et finalement, cette seconde vie onirique qui composait mes journées avait de plus en plus d’importance, beaucoup plus que ma réalité humaine qui s’appauvrissait de mois en mois. Je réalisais que mon téléphone ne sonnait même plus. Juste retour pour celle qui ne faisait sonner celui de personne. Je me rendais compte que ma volonté d’écriture était probablement une fuite du réel. Le désir de vivre une autre vie que la mienne. Et c’est cette envie de vivre autre chose que ce que la vie a décidé pour moi qui me poussait chaque matin à endosser la peau d’autres que moi.

Plus j‘écrivais, plus je créais un autre monde, plus j’y plongeais. À tel point, qu’il me paraissait ne jamais vraiment en sortir. Et dans ce monde je crois bien qu’Anton était mon amant rêvé, celui que j’aurais aimé voir exister, celui que j’aurais aimé voir vivre auprès de moi. Et comme pour le rejoindre, je l’écrivais. Comme pour le faire exister je le dépeignais. Comme pour l’aimer, je l’isolais.

Cette constatation évidente avait mis un temps fou à accéder à ma conscience. Quelque temps plus tôt, j’aurais nié, j’aurais été dans l’inaptitude à admettre ce qui pour ceux qui me lisent doit sembler plus que l’évidence. Mais je me cachais à moi-même par l’inconscience du fait, un état de fait plus que flagrant.

La première nuit où il m’apparut en songe, je me réveillais sur un certain dépit de son immatérialité. Une petite note de tristesse diffuse impossible à exprimer. Puis le dépit fit place à la peine, puis à une tristesse profonde qui m’amenait à regretter consciemment son inexistence. La regretter tellement fort, que je me surpris à stopper mon écriture pour rechercher sur Internet des hommes prénommés Anton. Sans succès. Je le rendais
polonais. Scrutais les Audi A 8 noires dans les rues. Rien n’y fit. Tout cela virait quelque peu à l’obsession.
Mais un matin, alors que j’avais peine à me réveiller, je le sentis en moi. Son esprit prenait la place du mien. Il parlait, il vivait par moi. Je me mis face au miroir et bien que me voyant, je le vis à travers moi. Mes yeux étaient les siens, la façon d’être, de bouger, le sourire qui me prit. J’avais l’impression qu’il me regardait. Il voulait me parler. Sa main, ma main effleura mon visage. Face à la glace, je le retins. Oh, je l’aimais. Et il était là. Sentir sa présence en moi était un ravissement. Un bonheur incroyable, une communion parfaite. Puis en quelques secondes il repartit, me laissant seule avec moi-même.

Tout d’abord troublée, je m’installais à ma table, me servais un café. Puis m’interrogeais. Je pensais à une sorte de télépathie, comme ces médiums envahis d’esprits qu’ils laissent vivre et parler par eux. Mais Anton ne me paraissait pas mort, mais bien vivant. Comme s’il était venu me chercher, me dire qu’il existait. Pleine de doutes je me mis à l’écriture. Je l’écrivais lui, incapable alors de lui inventer, d’imaginer la moindre liaison amoureuse. Je le fis solitaire, volontairement solitaire. A moi, en fait. Comme incompris par les femmes, comme si moi seule le pouvais, comme si moi seule étais pour lui. J’en faisais un homme qui m’attendait, dans une solitude intérieure profonde. Dont il souffrait, qui l’isolait et que seule mon écriture avait percé. Lorsque je le peignais, il me semblait qu’il m’appartenait un peu, que par ce biais, je le rejoignais.

Cette incursion de son esprit m’avait aussi permis d’en savoir plus sur lui, de le sentir. Consécutivement, je me trouvais prolixe en détails le concernant de l’homme que contre toute volonté rationnelle, j’aimais. Je sentais mes poumons se gonfler, mon cœur battre, je voulais qu’il revienne.

Au soir, devant mon miroir lors de ma toilette, croisant mes yeux dans la glace, je crus le revoir, mais il n’était pas là. Ce ne fut que le lendemain matin qu’il revint. Comme la veille, je le sentis vouloir parler par moi, je courus dans la salle de bain pour l’apercevoir encore, il était là. Oh que je l’aimais. Il était celui que j’attendais. Il me semblait ne le connaitre comme personne. Je savais tout de lui, son penchant pour les femmes, il me meurtrissait comme jamais. Moi qui me voulais tout à coup tellement à lui. Moi qui le voulais tellement à moi. Je tus cet aspect de son caractère dans mon roman, comme s’il devenait loup solitaire, comme s’il devenait à moi. Moi, esclave d’un être que j’avais créé. Souffrant d’amour pour cet homme onirique plus que jamais pour un vivant. Que m’étais-je fait en l‘écrivant.
Je cherchais à m’expliquer la présence en moi de son esprit. Je ne voyais qu’une raison. Une vie spirituelle de l’âme hors de notre conscience, qui chez moi avait émergé. Et dans laquelle nous serions tous liés ? L’âme inconsciente d’Anton avait connaissance de moi, de mes pensées et savais que je l’écrivais. Elle était donc venue jusqu’à moi.
Puisque nous vivons spirituellement hors de notre conscience par les rêves, peut-être une âme inconnue de nous existait-elle. Y accédant la nuit et vivant en filigrane en nous le jour. Qui n’a jamais entendu parler de rêves identiques chez deux personnes ou encore de rêves prémonitoires. Cela me paraissait de plus en plus en plus certain. J’avais été en présence de l’âme profonde d’Anton. Son onirisme avait rencontré le mien. Et j’y avais accédé éveillée.
Anton existait donc. Il vivait quelque part et devait être inconscient de ce qui venait de m’arriver. C’était son âme profonde qui m’était parvenu pas sa conscience. Peut-être était-ce là l’âme religieuse, le karma. Peu importait. Anton était venu en moi me faire sentir son amour, c’était à présent à moi d’agir, moi qui savais, moi qui devais le retrouver.
Je fis des recherches sur des réseaux sociaux d’Internet, croisant toutes les données pour retrouver Anton. Mais rien… J’attendais qu’il revienne. Il revint une fois, deux fois, puis très souvent. Il m’aidait à raconter ses aventures me les racontant, mais pas avec des paroles, non je sentais sa pensée, son passé en lui. Tout coulait limpidement sous ma plume.

Mais il me fallait l’attendre dans la matérialité. Je devenais obsessionnelle sur Internet. Je traquais les pages jaunes, téléphonais aux Anton vivant à Rotterdam. Ne reconnut jamais sa voix. Je mis une annonce dans un quotidien : « Anton, je t’écris chaque jour, je t’attends toujours, Annabelle, +33654786958 ». Quelques détraqués me répondirent dont deux prénommés Anton que je rencontrais. Dans un café de la grand-place, j’attendais. Le temps se faisait long. Puis Anton apparut. Toujours aussi doux, aussi amoureux, aussi à moi. Je le sentais en moi, il voulait me parler, puis l’homme entra, Anton me quitta, jaloux. Le maçon polonais s’installa. Je versais une larme, il ne la vit pas. Anton m’avait promis de venir dans ce café. Quelques jours plus tard alors qu’il était avec moi, il me fit sentir de l’y retrouver. Je montais dans le tramway.

Assise au fond du café, voyant toute la brasserie, la grand-place, je sentais encore Anton en moi. Il me parlait de notre rencontre, de cet instant magique qui allait arriver, de ce que jamais nous ne l’oublierions. Que nous n’étions tous deux que la moitié d’un cœur qui ne pouvait battre séparé. Il me fit regarder la lampe au-dessus de moi. Regarder les lieux pour ne jamais oublier les détails de cet instant où nos corps allaient enfin se croiser. J’avais l’anxiété amoureuse de celle qui craint de mourir d’amour. Peinant à respirer, les larmes aux yeux, je le cherchais. Je ne fumais même pas, non, je l’aimais. Bien des heures de rêves, d’espérances de désillusions après, je me résignais, il ne viendrait pas. Je rejoignais mon appartement lentement avec la tristesse et la désinvolture de celui qui a perdu, tout perdu. Voulant mourir je marchais sur un maigre trottoir et dans l’élan du désespoir de celle qui a été quittée, qui a perdu sens à sa vie, qui ne pourra jamais plus aimer, je me jetais sous les roues d’une voiture. Elle me heurta, mais ne fis que me blesser.

Plongée dans l’inconscience, je repris mes esprits à l’hôpital. Seule dans cette chambre blanche. Anton me rejoint. Non, il ne m’avait pas quittée. Il n’avait pas su me trouver. Ni la place, ni le café. La route depuis Rotterdam avait été longue. Oh, que je l’aimais encore, mais blessée. Bien malgré lui, car s’il avait pu…Je le sentais sincère, vrai. Cette communion empêche le mensonge et permet l’amour vrai. Sans trahisons, sans tricheries, sans méprises. Sans erreurs quant à qui est l’autre, sans erreurs quant à la force d’un amour que l’on sait fondé, tant il est basé sur un esprit que l’on sent vivre en soi. Mais que j’aimerais l’avoir aussi avec moi. Il me fallait le trouver, lui pour qui j’étais née.
De retour chez moi, je reprenais mes écrits, peignant chaque jour l’objet d’un amour parfois si grand que j’en suffoquais de peur. Mais je l’écrivais, comme pour lui dédier ma vie. Je l’écrivais pour qu’il existe plus encore. Je l’écrivais pour le rapprocher, pour que le monde voie mon amour. Pour le graver sur le marbre. Pour le lier à moi. Et oui je jetterais ces textes dans la tombe avec moi. Je le demandais à ma mère.
Au bout de plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois de cette vie commune avec Anton, apparut une femme. Grande, belle, de la même profession que lui. Et oui, il avait pu l’aimer et je le croyais, il l’aimait toujours. Il me le cachait, ne répondant rien sur ce sujet. Et je souffrais, je souffrais tellement que j’en pleurais, je sentais cette douleur au ventre que crée la peine d’amour. Avec cette envie de la tuer. Je ne parvenais plus à écrire et pourtant je l’aimais je pensais à lui quand il n’était pas là. Je l’aimais à en mourir en se défenestrant comme mon corps le fit en ce matin de novembre.

A ma mort, mon esprit s’éleva au-dessus de mon corps. Je me voyais gisante au sol. Je flottais ainsi quelques instants puis Anton me rejoint. Nos esprits s’unirent alors tellement fort dans une fusion du cœur et de l’esprit, créèrent une telle chaleur qu’une lumière apparut. La lumière de l’amour. Je ne sentais plus rien, j’étais d’air et de lumière, mon esprit retrouvait celui d’Anton. Nous n’étions plus deux, mais un, une boule de lumière chaude d’amour. Elle s’éleva alors vers le ciel, fila dans le noir de l’espace ? Nous fûmes pendant une seconde, l’étoile filante qui exaucera les vœux des vivants et nous seront éternellement l’étoile brillante aux cieux. Et de là-haut nous veillerons sur tous ces vivants. Éternellement, notre union créera ce feu de l’amour qui fait les étoiles. Et en ce premier soir, Anton me raconta son esprit déambulant sur terre et attendant ma mort, ayant choisi de me hanter, de me pousser à ce geste fatal qui scellerait notre union. Ainsi naquit la dernière étoile.

FIN

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