« Vous autres » – épisode 1

/ juin 6, 2017/ Vous autres

« Vous autres » est le premier épisode de votre feuilleton fou de l’été. Chaque vendredi suivez les aventures de notre héros dans le labyrinthe de la psychiatrie !

[Publié également sur commedesfous.com]

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J’étais arrivé là comme on arrive en prison. Assis sur un strapontin d’une camionnette de police. Il faut croire que j’avais insulté des agents de la « force publique ». Enfin, c’est ce qu’ils avaient dit à un moment. Tout ça était assez flou encore dans mon esprit. Le fourgon me bringuebalait de gauche à droite, ou de droite à gauche, je ne sais pas bien… Je n’avais pas de menottes. J’étais assis dans le sens de la marche, avec deux policiers autour de moi qui me regardaient, qui me scrutaient pour détecter tout signe de débordement. Je regardais au sol, mes baskets décrépites je crois. Il y avait du soleil, beaucoup de soleil ce jour-là. Et moi, je regardais par terre. Je me sentais comme un condamné dans un camion de transfèrement, d’une cellule à l’autre. Pourtant, je venais du dehors. J’étais libre, libre comme l’air avant. Je flânais, je déambulais, j’errais en fait. Sans but, sans savoir où aller ni que faire réellement. Je trainais là où mes pas me menaient. Ça faisait maintenant six mois que je n’avais plus de chez moi. Au début, j’avais été hébergé par des amis. Puis, j’avais été vivre dans des squats. Pas de ces squats d’artistes qui se font racheter à terme par la mairie. Non, j’étais vraiment dans un squat où se mêlaient toxicomanes appauvris, dealers et fous à la dérive. J’essayais de sortir un maximum, parce qu’il me semblait que les opportunités de la vie, elles se créent dehors à l’air libre. Dedans, dans un lieu fermé c’est toujours un peu dangereux. Mais aujourd’hui, je roulais vers un monde clos. Un univers retiré, pas retiré du monde parce qu’en pleine ville, mais clos, fermé sur cette ville. Nul n’y entrait sans raison, nul n’en sortirait sans motif non plus. J’avais un mélange de tristesse et d’amertume, de honte et de dépit. J’avais évité la prison aujourd’hui. J’avais évité la mort aussi de nombreuses fois auparavant. Et je savais ce qui m’attendait à présent.

La camionnette de police continuait de me faire bouger comme une marionnette désarticulée avec ses amortisseurs bien trop usés. Je tentais de rester stoïque. Les deux hommes, ces deux policiers, me regardaient comme un animal à apprivoiser, mais aussi comme une erreur. Ils avaient peur, mais aussi un dégoût teinté d’une légère pitié. Comme face à un animal dangereux, mais blessé et sale, ils m’observaient et faisaient mine de ne rien ressentir. À cet instant, dans leurs yeux, je compris que je ne faisais pas partie du monde des vivants, mais d’un monde parallèle. Celui de ceux que l’on ne veut pas avec nous, celui de ceux qui heurtent la vue des jeunes enfants, des modèles de l’échec que tout un chacun tente de fuir éperdument. Un déchet radioactif, qu’on ne doit ni toucher, ni approcher et pourtant qu’on ne peut nier, voilà ce que j’étais à présent.

J’allais là où j’étais toujours allé. Là où finalement je devais être peut-être… Encore loin d’être arrivé, je sentais déjà cette odeur de renfermé, de pisse, de sueur médicamenteuse si caractéristique. Le fourgon et son strapontin me faisaient l’effet d’une madeleine de Proust pour souvenir amer. Le thé était viré pour moi. J’essayais tant bien que mal de me souvenir de ce qui s’était passé ces derniers jours. J’étais sorti un soir, tard. J’avais bu un peu, puis après c’était une sorte de trou noir. Qui avais-je rencontré et comment en étais-je arrivé à me battre avec ce foutu flic je ne savais plus trop. Je me rappelle de l’entrée au commissariat. De m’être fait transbahuté d’un siège de l’accueil où on m’avait menotté, à un bureau, puis une cellule. Ça puait dans cette cellule, j’y avais dormi, je crois. Mon sommeil n’avait pas été parfait, je sentais les rêves m’envahir peu à peu, mais j’avais parallèlement une forme d’énergie qui empêchait l’endormissement. Drôle de sensation onirique. Je n’avais aucune idée du temps que j’avais pu passer dans cette cellule en fait. Vingt-quatre heures ? Quarante-huit ? Tout ça restait assez flou. Y avait-il quelqu’un avec moi, je ne saurais pas trop le dire. Toujours est-il qu’à un moment, trois flics sont apparus, m’ont appelé, sorti de là et transféré dans le fourgon.

À présent, le fourgon passait la grande grille d’entrée de mon avenir inéluctable. Je n’avais rien sur moi. Seuls quelques papiers administratifs et un téléphone me furent retirés. Mes vêtements étaient sales. On me donnait une tenue avilissante. Je protestais, on me l’imposa quand même. Gravissant les marches vers ce qui allait devenir ma demeure, je réalisais ce que signifiait d’être déjà passé là un jour, être condamné à y revenir. Finalement, si je ne l’étais pas, j’allais le devenir : un fou interné.

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