» Vous autres  » – épisode 4

/ juin 23, 2017/ Vous autres

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Le repas s’était terminé en silence, l’histoire de cet homme m’avait renvoyé à mes propres échecs. Il en allait de même pour cette pauvre femme dont j’ignorais le nom. Mais au fond, ici, nous n’avions plus réellement de nom ni même d’identité. A quoi bon demander un état civil que l’on nous avait tacitement retiré. Après tout ça, je m’étais dirigé vers les machines à café. Une file incommensurable de gens se tenait entre la machine et moi. J’hésitais entre patienter là vingt minutes et revenir plus tard. Le temps que je pose ces quelques questions, apparu le reporter de guerre. Toujours aussi déconfit. Peut-être même encore un peu plus du fait de ces aveux que je lui avais bien involontairement soutirés. Je me sentais un peu mal à l’aise de l’avoir mis dans cette situation et indirectement cet état. Il ne me voyait pas. Il errait plus qu’il se dirigeait vers les machines. Voulant rattraper le coup, je me dirigeais vers lui.

  • Vous venez prendre un café ? Lui demandais-je avec une fausse innocence.
  • Oui, mais j’en ai dans ma chambre. C’est de la chicorée avec l’eau tiède, mais bon. Il ne faut pas attendre une demi-heure pour l’avoir. Tu veux venir en prendre une avec moi ? Me répondit-il.
  • Oui, ok. Merci. Lui répondis-je assez content de ne pas avoir à me contraindre à cette attente dans ce couloir glauque avec ces patients qui pour certains sentaient une drôle d’odeur, mélange de crasse et de transpiration médicamenteuse.
  • Je suis au troisième secteur. Et toi ? Me dit-il d’un ton morne.
  • Moi aussi. On doit être voisin. Répondis-je en tentant de mettre un peu de joie dans mon propos banalement évident.

Il ne me répondit pas et commença à se diriger vers les escaliers. Je lui emboitais le pas. J’avais peut-être trouvé quelqu’un pour m’assurer mon minimum vital en café et en clopes… Dans l’attente d’une réponse de mon frère, c’était devenu un besoin critique pour moi. Mon frère répondait de plus en plus tard à mes appels. A la première hospitalisation, il était là le lendemain de mon arrivée. A la deuxième, il était venu trois jours plus tard. A présent, il venait quand il avait vraiment que ça à faire. Enfin, c’est ce qu’il me semblait. Alors oui, il avait un travail. Mais pas si prenant que ça. Pas de famille, il était plus jeune que moi et ne parvenait pas à se fixer. Il avait trente et un ans maintenant. Mais j’avais bien le sentiment que comme moi, il finirait ses jours seuls. Notre génération était un peu maudite à cet égard. Il me semblait que plus personne ne voulait s’embarrasser des problèmes des autres dans une relation. Et en fait, moi, j’avais mon problème d’être un peu fou. Et mon frère, depuis la mort de nos parents, il m’avait moi comme problème. Aucune fille n’acceptait ce type de casseroles en 2017…

Le reporter de guerre entrait dans sa chambre. Je l’avais suivi.

  • Vas-y installe toi. Me dit-il.

Je m’asseyais alors sur son lit. Il ouvrait son armoire à verrou, la même que la mienne. Il sortit un pot de chicorée soluble. Tout le monde buvait de la chicorée ici. Le café ça énerve et avec l’enfermement ça peut rendre barjo ou faire faire des conneries. Ça empêche de dormir pour oublier ou fuir aussi. Il avait des gobelets en plastique récupérés de la machine à café du rez-de-chaussée. Il en prit deux et mis au fond quelques cuillères de chicorée. Puis, il se dirigea vers la salle de bain où il remplit les gobelets d’eau chaude ou plutôt un peu plus que tiède.

  • Tu veux un sucre ? Me lança-t-il sans me regarder.
  • Non, non, ça va merci. Répondis-je.
  • Moi non plus. Tant mieux, déjà que je suis gros maintenant…. C’est ces médicaments, ça me rend obèse, je commence à en avoir ma claque. Même si je retourne au journal, ils me reconnaitront même pas mes collègues…

 

 

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