Le fou, résistance au travail

Si certains refusent de percevoir l’allocation adulte handicapé (dite AAH), parce qu’elle les assimile aux fous, parce qu’elle les assigne au statut social de « COTO », parce qu’elle est aussi stigmatisante, parce qu’elle est une étiquette dont on se défait difficilement, parce qu’elle semble donner en quelque sorte le métier de psychiatrisé ; il me semble qu’elle peut être vue aussi comme une opportunité de résistance à cette lourde machine qu’est l’administration psychiatrique.

Percevoir, l’AAH c’est sortir d’une forme de normalité rassurante, c’est peut-être pour certains se résigner à faire partie de ce monde. Parce que l’AAH nous place sur le bord de la route, peut-être qu’elle exclu quelque part. Mais elle est aussi l’opportunité d’une autre vie. Elle permet une autonomie, une sortie d’un diktat du travail. Elle rend possible une vie parallèle, en marge mais néanmoins, elle libère du travail. Et si l’évolution de chaque personne qui la perçoit, la victoire réelle des mouvements d’usagers passe aussi et surtout par l’intégration pleine et entière des fous dans la société en tant que citoyens pleins et entiers, en tant que personne admise dans sa différence, le chemin semble encore long. D’autant plus long qu’une part des personnes concernées par des troubles psychiques (de tous ordres) restent dans la difficulté quand il s’agit de travailler comme tout un chacun.

Grand est le risque d’en laisser sur le bas côté, grand est le risque d’échec global d’une stratégie d’assimilation du fou ou de la folle par le travail salarié ordinaire.

Alors oui, intégrer les fous dans la cité constitue un enjeu majeur pour les mouvements d’usagers et les avancées demandées à nos sociétés, mais cela parait compliqué. Je crois impossible de passer par le travail et le salariat pour faire avancer les causes liées à la psychiatrie et à la folie. Gagner sur ce terrain me parait une stratégie dangereuse pour nous, très dangereuse pour l’image de la folie et pernicieuse politiquement. Il est dangereux de croire que le travail est accessible au plus grand nombre et dangereux de nous salir l’image déjà terne de la folie par des échecs dans un monde du travail devenu d’une violence fatale pour certains hypersensibles. Ce travail déjà toxique pour les non-psychiatrisés, déjà nocif humainement ne me parait pas être un moyen de faire avancer les regards à une échelle large. Peut-être que certains d’entre nous y parviennent et c’est tant mieux. Mais il s’agit là d’une part des personnes concernées et non leur totalité. Grand est le risque d’en laisser sur le bas côté, grand est le risque d’échec global d’une stratégie d’assimilation du fou ou de la folle par le travail salarié ordinaire.

Le monde du travail et faire entrer les « patients » dans l’entreprise et/ou le salariat me parait une stratégie de moyen de déstigmatisation et d’acceptation de nos personnes dans nos différences totalement vouée à l’échec. Et si le travail constitue un but en soi, un objectif pour l’intégration des personnes, alors là, nous avons perdu le sens politique de notre combat et de notre lutte pour les droits. La place dans la cité, dans le monde, dans la vie commune ne doit pas passer par une intégration professionnelle même si elle fait rêver certains. La société doit accepter le fou dans sa différence, dans son incapacité parfois à se conformer aux normes établies et le travail en fait partie. Révélateur des défaillances à intégrer de nos systèmes basés sur l’économie, le fou rappelle par son essence la part de vivant, d’aléatoire de nos êtres et tend à dessiner les limites du possible, de l’admissible sur l’être humain. Oppressé, l’homme résiste face aux systèmes capitalistico-inhumain qu’on nous propose, qu’on nous impose. Il est l’archétype de l’homme résistant, celui qui sans se dresser en résistance dessine les limites de l’inhumanité de ce monde. Et plus, qu’en sera-t-il si le fou, non seulement par sa forme de résistant naturel et natif de nos systèmes politiques, se dresse volontairement et assume son statut de trublion. Peut-être soulèverait-il les montagnes de la dénonciation d’un système qui finalement rend fou, les fous et les autres. Héros malgré lui d’une résistance à l’inhumanité de nos mondes.

Et si en systémique familiale on dit que le fou se fabrique pour répondre au fonctionnement d’un système où il s’intègre avec une spécificité pathologique en sorte que le système familial continue de fonctionner. S’il se désigne fou de lui-même inconsciemment pour permettre au système de perdurer. Est-il possible de penser que le groupe social des fous soit une réponse sociale à un fonctionnement particulier de la société et qu’il puisse être considéré comme un rouage essentiel au sociétal, un élément qui puisse rendre compte des failles du mécanisme global de ce monde.

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