Sur « 12 jours » de Raymond Depardon

Presque 12 jours que j’ai vu le documentaire du même nom et toujours le même malaise pour écrire sur ce moment… Depardon a sûrement voulu montrer la dureté de l’institution psychiatrique, le caractère fantoche de la comparution, la détresse des personnes « entendues », mais moi, il m’a blessée. Je me suis sentie mal, mal pour ces personnes coincées dans l’institution. Coincées comme toujours dans leur rôle de « malades », de « fous », servant un discours sincère mais cadré dans celui de l’institution. Seul moment de répit, cette jeune femme qui remercie pour un café donné. Mais finalement, les spectateurs non concernés ressentent-ils la douleur de celui qu’on maintient enfermé, qui ne fera pas appel car dixit la juge « ce n’est pas dans votre intérêt »…

Bande-annonce de 12 jours, Raymond Depardon, 2017.

Au début du film, le spectateur peut être dans l’empathie, face à la personne de chez Orange qui fait un très pseudo délire de persécution… Mais encore, elle s’embourbe dans son discours face à une institution sourde. Sourde quant à sa souffrance de la pratique de la contention… Sourde et aveugle à sa souffrance… Et qui dit qu’il faut prendre soin d’elle à cette femme qui demande à mourir, alors que l’institution elle-même refuse de prendre le soin de l’écouter réellement, qui ignore sa souffrance et la renvoie à son propre prétendu « refus » de prendre soin d’elle. Comme si cette injonction hors de toute écoute, de tout dialogue pouvait prendre sens face à la souffrance éminemment humaine et relationnelle de cette femme. Une femme qui se dit seule, et qui apparait pour ce juge, ce curateur et cet avocat comme un de ces « eux » qui se distinguent du « nous », et qui nous inclinent à penser qu’elle n’a peut-être pas tort. Cette société qui refuse de la laisser partir pour la retenir dans une inhumanité qui fait perdre tout sens à la vie, avec toujours cette injonction à prendre soin de soi. L’institution est sourde à la demande aussi dans ce moment, elle est aveugle à la souffrance, elle est muette sur les possibilités d’une issue positive et des chemins pour aller mieux.

Que dire de cet homme sans papiers, renvoyé sempiternellement à son passé, à cette choquante « pour la petite histoire… » où l’on sent tout le détachement dont sait faire preuve l’institution judiciaire et psychiatrique pour juger. Mais rappelez-leur que « quand je juge, je ne comprends pas, quand je comprends, je ne peux plus juger ». Rappelez-le aussi aux spectateurs qui s’esclaffant devant les paroles parfois un peu loufoques des personnes, oublient la souffrance et les causes éminemment sociales et humaines de ces maladies réactionnelles à un environnement humain indigne ! Ces rires, ils m’ont rappelé ce passage dans l’Histoire de la Folie à l’Âge classique où Michel Foucault nous décrit ces fous exhibés le dimanche pour faire rire les promeneurs… Finalement, peut-être ne sommes-nous pas si loin de cette époque. Quoi qu’il en soit, l’empathie a craqué sous le poids du jugement à ces instants. Le film est alors devenu pour ces spectateurs riants un espace de jugement. Un espace où leurs rires ne s’arrêtent qu’à l’énoncé de la violence de certains malades. Et finalement là, on se dit heureusement que ce type à tué son père sans quoi les rires auraient continué…

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