Et si comme toi, je travaillais

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C’est l’histoire d’une femme un peu folle, franchement bipolaire qui cherche désespérement à travailler. Elle commence par des petits boulots, précaires, difficiles physiquement, nerveusement, et à chaque fois il lui faut un an ou deux pour se ramasser à nouveau. Elle ne parle pas de son problème au travail. Elle ne déclare pas de handicap. Alors elle ment. 

Elle ment sur son passé professionnel, pour justifier les trous béants dans le parcours ; elle ment sur son passé personnel pour ne pas parler de ces longues périodes d’hospitalisation, ou  pour cacher que quelque chose a cloché. Comment justifier logiquement d’être si seule, si célibataire forcenée, si desocialisée au fond, comment expliquer l’éloignement des autres au fil du temps. Et toujours ces trous béants dans le parcours. 

Elle ment aussi sur son présent pour cacher les raisons des absences, des retards, la prise de médicaments. Bref, ce petit manège la plonge dans un récit d’une vie qui n’est pas la sienne, pour paraître non pas autre même si ça en devient le résultat mais pour que cette vie ai sens pour les autres. Pour que finalement les questions cessent, pour que tout cet imbroglio tienne debout il faut chaque jour se rappeler du menu mensonge de la veille, de l’avant-veille, de tout ce qui a été dit et échangé. Alors apparait en elle une vie rêvée, pas trop loin du vrai mais ou la cause de tout devient une fausse origine de ce résultat qu’est une vie de mensonge au quotidien. 

Alors au bout d’un mois, de deux mois, d’un an, de deux ans, le poids de ces petits mots additionnés, le poids de s’inventer chaque jour un peu plus une autre vie que la sienne devient trop lourd, et elle craque : hypomanie, dépression ou départ inexpliqué et inexplicable pour ceux qui probablement commençaient à avoir des soupçons. 

Peu à peu on invente une personne dont on joue le rôle pour donner le change et toute perspective d’un aller mieux s’éloigne avec ce jeu du mensonge perpétuel dont on ne peut plus s’extirper.

Que dire de ce genre d’expérience que bien des personnes plus ou moins psychotiques mais certainement internées par le passé et aujourd’hui diagnostiquée ont connu ? Oui, le travail en milieu “ordinaire” n’est pas courant pour les malades psychiques car il suppose souvent de taire une partie de soi, de mentir sur des pans de sa vie, de s’inventer un autre soi, il coûte cher et il pousse au déni. Un déni imposé par l’extérieur qui a besoin de comprendre, par des autres qui veulent s’expliquer ce qu’ils entendent, voient, perçoivent. Au final, peut-être que ce travail classique, ça passe ou ça casse. 

Ça passe si le déni rejoint peu à peu ou a déjà rejoint un tel stade de non-rechute que le mensonge est faible, ça passe si finalement ce déni est synonyme de sortie réelle de la maladie. Peu à peu, la maladie s’efface pour laisser place à une vie comme toutes les autres vies loin de la psychiatrie, le mensonge de la santé devient réalité. 

Ça casse si la maladie est ou a été trop prégnante. Le mensonge prend alors des proportions incommensurables et le silence sur les périodes de mal-être devient totale invention sur le parcours de vie. Peu à peu on invente une personne dont on joue le rôle pour donner le change et toute perspective d’un aller mieux s’éloigne avec ce jeu du mensonge perpétuel dont on ne peut plus s’extirper. 

Alors, oui, il est possible de travailler en milieu “ordinaire” mais cela suppose de pouvoir parler de soi, de son passé, de ce qu’il a contenu hier et de ce qu’il contient aujourd’hui.

One thought on “Et si comme toi, je travaillais

  1. J’ai vécu la même chose après une expérience syndicale, départ conflictuel d’une boîte après 5 ans, je je suis mis auto-entrepreneur sur mon CV. Après tu dois faire semblant, c’est très pénible. Merci pour ton texte, il décrit bien ce stress.

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