Entrez, c’est par là !

Ce matin-là, au travers de la vitre de l’ambulance, le ciel pleure. Il dégouline sur elle et semble vouloir me cacher au monde. Telle une célébrité honteuse ou comme un officiel derrière ses glaces de pare brise teintées, je suis cachée là. Là où l’on ne saurait me voir. Je suis comme cachée du monde par une institution psychiatrique qui a décrété me transférer d’une ville à une autre. Peut-être que finalement cette ambulance c’est un fourgon de transfèrement un peu à l’image de ceux de l’administration pénitentiaire, un peu à l’image aussi d’un vieux corbillard. Un de ces véhicules qui vous emmènent vers une autre vie, un autre monde. Un de ceux qui vous font passer une frontière définitive. Un de ceux qui vous transforment et scellent votre destin une fois pour toutes. Et ces véhicules vers un ailleurs gris, sombre peut-être même noir, ont cette particularité de masquer leurs locataires. Ils emportent hors du monde commun, il excluent à jamais de ces espaces de tous les jours qu’on croyait ne jamais quitter. Et cette pluie, ces ruissellements qui me cachaient pour le monde extérieur me paraissaient signe de mon retrait à jamais d’une vie commune avec l’ordinaire du quotidien. Comme si aujourd’hui, je me retirais pour peut-être ne plus jamais revenir comme avant. 

Nous étions en février 2001, dans un hiver comme tous les autres, dans le début d’un deuil peut-être, dans le passage d’un seuil c’est certain, sans jamais l’opportunité d’un demi-tour. Et ça, je le savais déjà. Jamais rien ne serait plus jamais comme avant. Mes rêves d’avenir trépassaient violemment, si violemment qu’ils étaient encore aussi omniprésents que le constat de mon statut nouveau et actuel. Les deux états coexistaient en moi, mais il fallait abandonner le premier pour permettre au second de devenir vivable. Cette annonce d’une folie avérée, que j’avais plus ou moins perçue avant mon atterrissage forcé à l’hôpital, était assez vite devenu conscient.

Et ce souvenir trop récent de ce que j’étais quelques mois plus tôt se superposait à ce présent insoutenable et à cette incapacité totale à imaginer un demain.

L’errance dans ces couloirs lugubres, les réactions des médecins, la vue des autres patients semblaient me dessiner un avenir aussi sombre que l’intérieur de cette ambulance sous le déluge. J’avais donc, comme me le prédisait mes doutes adolescents, une forme de folie en moi nommée pour l’occasion psychose et/ou bouffée délirante aiguë. Ce dernier terme retenait toute mon attention et m’interrogeait réellement. Qu’avait-elle d’aigüe cette bouffée… Le côté “délirante” ne suffisait pas à démontrer la gravité de mon cas ? Je me perdais dans ce jargon psychiatrisant qui me niait peu à peu pour me transformer en pathologie, en échec d’une société à m’y faire un espace de vie admissible pour mon métabolisme psychique et intellectuel. 

Ce trajet, si je m’en souviens, je crois, c’est parce qu’au long de ce genre de voyages de plusieurs centaines de kilomètres, je pense beaucoup. C’est un peu comme si, ce paysage qui défilait me faisait passer d’une vie à une autre, d’un monde à l’autre. La base de ma première souffrance, ce n’était pas encore la maladie en elle-même. Ce n’était pas forcément la dureté des symptômes, ni les éléments immédiats de ma vie onirique récente ou de ces créations psychiques parfois violentes. Non, ce qui me heurtait consciemment à ce moment, c’était cette obligation à admettre la fin d’une vie pour un avenir dessiné sombre par avance par les médecins mais aussi par les autres. Ces patients de 40, 50 ou 60 ans qui erraient dans le premier service où j’avais été accueillie semblaient me prédire un sombre futur qui me démolissait à chaque seconde. Ils bougeaient, ils parlaient, je mourrais.

C’était peu à peu créé un fossé, un gouffre incommensurable entre une “moi” rêvée auparavant, et une “moi” constatée à présent. Tout ce que j’étais et tout ce que je voulais être à l’avenir s’étaient effondrés simultanément. Je n’étais à présent plus rien à mon sens, je ne serai plus rien non plus. Et ce souvenir trop récent de ce que j’étais quelques mois plus tôt se superposait à ce présent insoutenable et à cette incapacité totale à imaginer un demain. Le délabrement des lieux et des personnes de cet HP de province m’avait amenée à tâtonner dans le brouillard. Ne parvenant pas à m’imaginer au futur, totalement démunie de perspectives positives ou pouvant être jugée viables au fond de moi, je n’imaginais plus rien pour moi après. Le futur était devenu un élément traumatique. L’opposition frontale entre ce que je croyais pouvoir faire de ma vie à l’avenir, et ce à quoi j’étais alors réduite, créa en moi une forme de clivage profond entre ce que j’aimerais et ce qui serait,entre ce que je rêvais pour moi et ce que j’étais aujourd’hui et demain.

Agathe

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