Faut-il se révolter pour se rétablir ? (La revue Prescrire)

Souvent, les professionnels, les pairs, les personnes intéressées par la question du rétablissement me demandent comment j’ai fait pour me rétablir de ces voyages répétés dans les univers parallèles de la folie. Alors bien sûr, j’ai acquis une forme de conscience de moi-même, j’ai appris à pratiquer une forme d’observance de moi-même aussi, j’ai écrit sur moi-même, j’ai parlé et me suis vue entendue dans les yeux de personnes qui m’inspiraient énormément de respect et d’amour et qui m’aimaient et me respectaient en retour. Mais sur un plan plus identitaire, je crois que je suis sortie de toutes formes de déni quand j’ai compris que me rétablir était une forme de victoire sur moi mais aussi sur le monde. 

Un monde, des institutions qui m’avaient produit comme femme folle, qui avaient réifié un concept d’individu déviant malgré lui en moi, qui avaient matérialisé mon être comme un être fou. Et cette assignation si forte, puisqu’émanant de la société et de mon environnement dans son ensemble, je l’intégrais peu à peu. J’étais dans une forme de marginalité subie, dans un de ces espaces où l’individu est nié dans son essence, un de ces espaces où ce n’est plus lui qui dit qui il est mais les autres et leur norme oppressante. 

Un monde, des institutions qui m’avaient produit comme femme folle, qui avaient réifié un concept d’individu déviant malgré lui, en moi, qui avaient matérialisé mon être comme un être fou.

Et finalement, pour sortir du refus d’avoir vécu des moments de vie parallèle, pour sortir de la négation de mes créations psychiques, il a fallu que j’accepte cette marginalité subie pour me l’approprier et pour mieux la dénoncer. Il a fallu que je me dise que j’étais bel et bien biologiquement marginale, et que ce fait faisait de moi une personne hors système. Et finalement, ce fait d’assumer cette dimension d’outsider, de personne hors des normes, m’a permis de me créer en tant que personne.

Il ne s’agit pas là de promouvoir une forme ou une autre d’auto-stigmatisation, mais bien d’assumer la stigmatisation dont nous, les fous et les folles, faisons l’objet, pour mieux la dénoncer, pour la mettre en lumière et s’en départir, pour ne plus s’embourber dans les oppositions de normalité et d’anormalité, pour ne plus se voir comme individu pathologique, mais bien cerner à quel point, même rétablis, nous sommes l’objet d’une oppression, par l’appareil psychiatrique bien sûr, mais aussi par la société dans son ensemble. Et il me semble que vivre au milieu des outsiders de ce monde, des marginaux sous toutes leurs formes, rejetés ou s’étant eux-mêmes éjectés de la société, m’a permis de me rétablir, d’entrevoir mon identité, de comprendre ma force, d’avoir le courage de me battre, etc. Et pour finir, je pense bien qu’on ne peut se rétablir réellement sans prendre en compte le regard du monde sur nous et s’y opposer fermement.

Agathe

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