Je ne l’ai jamais revu (épisode 3.1)

Résumé des épisodes précédents : Anna a fuit, fuit le serbe et ses chiens, fuit l’homme à l’hôtel. Sur les routes en province une nouvelle rencontre l’attend.

Depuis ce matin, il n’y avait pas grand monde,  j’étais près de la fontaine avec Samir, une nouvelle  connaissance pour moi, il avait tout juste trente ans et  sortait de dix années de prison. Il rêvait de devenir  maintenant joueur de football professionnel. Avant  d’être enfermé, il jouait, bien, paraît-il, je ne sais pas, à  cette époque j’avais sept ans. Et ce vieux rêve du  gamin qu’il avait en entrant derrière les barreaux le  suivait et l’avait probablement soutenu dans les  moments difficiles. Il y croyait encore, il se voyait  comme Zidane demain.

Un mois qu’il était sorti, un mois qu’il  reprenait et qu’il me jurait qu’il retrouverait son  niveau en moins d’un an. Il rêvait totalement, il jouait  comme nous, peut-être un peu mieux, en prison il était dans une équipe de football et y jouait souvent.  Mais il ne serait jamais professionnel. Mais lui  suggérer qu’il se berçait d’illusion, c’était aller à coup  sûr au clash. La moindre réflexion le mettait hors de  lui. Alors un coup de massue, comme l’aurait été une  allusion à son incapacité à être professionnel et il se  serait battu. Je ne disais du coup plus rien à ce sujet. 

Il regrettait le passé. Il avait brûlé sa jeunesse en  s’approchant de trop près du feu. Peut-être pour cette  raison appréciait-il ma retenue, même s’il devait  sentir qu’elle n’était pas uniquement basée sur des  réflexions rationnelles mais aussi sur des peurs. Parce que s’il n’était pas un  joueur exceptionnel, il connaissait les hommes, leurs  faiblesses, leurs mensonges, leurs faux-semblants. Il  me semblait que je ne pouvais rien lui cacher.

Peut-être pour cette raison appréciait-il ma retenue, même s’il devait sentir qu’elle n’était pas uniquement basée sur des réflexions rationnelles mais aussi sur des peurs.

Il me  voyait honnête avec lui et m’aimait bien, Il m’avait en  quelques sortes pris sous son aile. J’aimais me  retrouver seul avec lui, il avait des histoires à raconter  qui m’apprennait énormément, et il me permettait  d’entrevoir ce que peut être le milieu, sans passer des  années derrière des barreaux. Je rêvais peut-être un  peu moi aussi. Mais je ne crois pas qu’il enjolivait ses  histoires. On lui avait raconté tout cela, c’était certain  et il savait lire la vérité, il aurait vu si ce qu’on lui  disait était faux. En me donnant son expérience, il  m’évitait ces incarcérations qui apportent  connaissance et relations. Je sentais que j’allais  pouvoir commencer sans cela. Il m’avait déjà montré  ces signes de reconnaissance qui garantissent sécurité et opportunités auprès des gens sérieux. 

Puis, il me  parlait aussi des coups qu’il avait fait avant d’être  enfermé, aussi ceux qu’il avait entendu là-haut. Je  considérais ce transfert d’expérience comme un  cadeau, et s’en était un. Il me racontait comment les  magasins se faisaient racketter dans les coins chauds  parisiens. Je buvais ses paroles et me prenais à rêver  d’une évolution favorable pour moi. Ses regrets, car  des remords il n’en avait pas, il me les donnait aussi  pour que je ne les connaisse pas. Je ne sais pas  vraiment ce qu’il cherchait en me livrant tout cela. 

Peut être était-ce une façon de se racheter, ou de  rendre bénéfique aux autres un passé qui l’enfermait  dehors à présent. Je ne savais pas trop mais je prenais  ce qu’il me donnait. Il ne cherchait pas à se faire  passer pour un dur ou un caïd, il était juste franc et  blasé. Blasé d’un univers qui me faisait rêver, blasé  d’un univers que je voulais. Et puis blasé, pas tant que  ça, puisqu’il continuait à en parler, qu’il continuait à y  voir des côtés intéressants pour lui. Si vraiment il  avait voulu comme il le disait tourner la page et  oublier ces sombres aspects de la vie, il n’aurait plus  supporté d’en parler, et même s’il me disait que rien  n’y était intéressant, il voyait que ça m’excitait. Il ne  m’aurait jamais respecté s’il n’avait pas eu une pointe  d’opinion similaire aux miennes. Si lui non plus  n’avait pas ressenti cette attirance pour le côté  sombre. Le côté où l’on n’est rien et où l’on devient  roi du monde à la force de la volonté et du poignet.

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