A la place du fou

Si apprendre à gérer ses troubles psychiques est un chemin très long voire infini, si cela implique un regard sur soi emprunt d’une objectivité réellement quasiment jamais atteinte par le commun des mortels, c’est également apprendre à gérer sa vie en toute liberté. 

Si très peu d’entre nous parviennent même à la fin de leur vie à se connaître et à savoir même partiellement qui ils ont été. Si très peu parviennent à faire coïncider leurs paroles et leurs actes, beaucoup sont ceux qui s’en targuent sans s’y être réellement essayé. 

Si se mentir à soi-même reste le lot commun de nombre d’entre nous, avec sa conséquence directe du mensonge à l’autre. Car si ce qui est criant pour qui est autour tombe dans le négationnisme et pousse la plupart à refuser de se voir eux-mêmes et par voie de conséquence directe à nier devant l’autre.

Si la congruence reste comme aujourd’hui l’apanage des rois, bien peu de fous parviendront à se rétablir. Car devenir soi est un chemin que tous doivent mener pour être autre chose qu’un sujet sans âme, balloté d’une pulsion à une envie sans aucune cohérence humaine, sociale, sociétale ou politique. Mettre en cohérence ses paroles et ses actes passe aujourd’hui pour une incongruité d’un autre âge, pas dans les mots car en bon incohérent chacun se dit fidèle à lui-même.

Mais que dire si le soi-même n’existe pas. Si le soi n’est que réponse à des stimulations extérieures à laquelle on invente parfois une cohérence rétrospective. Qu’en est-il de ces hommes qui placent leur foi, leur âme et leur pensée en cohérence avec leurs actes même les plus minimes ? A vrai dire, je n’en vois plus.  

Que dire de l’engagement des uns et des autres aujourd’hui qu’ils sont animés par la reconnaissance et le succès tellement relatif qu’il en devient pathétique. Que chacun courre après une admonestation de la société qui fera de lui ou d’elle un homme un vrai. 

Probablement ce glissement vers le succès de l’instant, vers l’exposition du vide de soi, de l’apparence trompeuse dans la seconde, nous amène à une sociétés d’instantanés qui se juxtaposent. Plus personne ne prouve réellement, plus personne ne demande de prouver et une coquille vide semble pouvoir devenir dieu des dieux. 

Car devenir soi est un chemin que tous doivent mener pour être autre chose qu’un sujet sans âme, balloté d’une pulsion à une envie sans aucune cohérence humaine, sociale, sociétale ou politique.

Et ceci qui s’applique à nos sociétés contemporaines, s’applique aussi à ce microcosme de la psychiatrie. Et si je pense aujourd’hui aux patients et “ex” patients, tout aussi “ex” qu’ils n’avaient probablement pas leur place à l’hôpital quand on leur demandait pourquoi ils y étaient ; si je pense à eux c’est qu’ils ont l’opportunité unique de travailler sur leur moi-même.

Ils ont grâce à ce système thérapeutique socialement marqué mais existant quand même de formaliser ce qu’ils sont. Ils ont plus que tous l’opportunité par les temps de recul que donne la psychiatrie, par les thérapies plus ou moins chères et accessibles (…), de réfléchir à ce qu’ils sont et à ce qu’ils font, à ce qu’ils disent et à ce qu’ils appliquent. Et non de les considérer comme des sous-citoyens pas à même de se construire. Ils ont cette opportunité et cette responsabilité de devenir pleinement eux-mêmes et un quelqu’un au milieu de toutes ces coquilles vides qui par excès égotique en oublient leur présence au monde, leur ligne de destin et autres sottises qui font passer l’animal à l’humain…

Alors peut-être l’enjeu deviendra de reconnaître la capacité des fous à être des êtres humains à part entière, et plus des ersatz d’autres ersatz que sont les individus normaux de notre monde. Car la copie à force se fane. 

Le fou peut-il comme il a su le faire réinventer son humanité pour se désigner en homme accompli intérieurement plutôt que de courir dans une course où il est parti avec 4 longueurs de retards et un certain handicap derrière une pseudo normalité creuse. Cette normalité, il faut la rejeter comme elle rejette l’humain en chacun de nous, il faut lui montrer par l’acte et la parole associées qu’elle n’est plus du tout normale et humainement soutenable.

Il faut que le fou par sa capacité et son opportunité de réinvention, réinvente l’homme qui disparaît. Avec comme valeur issue de la santé mentale, sa responsabilité de destin, sa capacité de pouvoir, mais surtout et ça ni la psychiatrie ni la santé mentale ne l’enseigne, sa capacité à construire un modèle d’être humain humble, intelligent, humainement connecté au réel, et surtout congruent. Une vraie personne qui a pensé son statut d’homme dans ce monde et qui l’incarne au risque de rater sa reconversion vers la normalité et au risque de réussir sa conversion vers l’humanité. 

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