Jeu de l’oie psychiatrique et avenir du fou en nous

Si la thérapie émaille bien des parcours de la folie, elle n’a pas été pour moi la voie vers un aller mieux pérenne. Pourtant, j’ai rencontré un très bon thérapeute, je lui ai beaucoup parlé, il m’a peu répondu, mais nous avons richement échangé. Cela dit, rien n’a plus transformé mon parcours que les rencontres dans la vie réelle. La thérapie c’est un peu le virtuel de l’amour. C’est l’inverse des amitiés numériques. L’ami exclusivement numérique, c’est le lien quasi phatique sans réelle implication des affects, des émotions et des sens. Le thérapeute, c’est l’intellectualisation, le sens aussi sans les dimensions affectives. En ce sens, il se font miroir, entre la relation qui courre au vide émotionnel et celle qui dégage l’émotionnel pour mieux le reconstruire par sa formalisation. Parfois, le numérique permet aussi ça par la brisure de la dimension affective du média numérique, je crois. Mais la reine de ce jeu semble rester l’approche thérapeutique. 

La thérapie devrait être, je crois, un espace de métacommunication sur un objet qui tend parfois à disparaître du champ de qui est concerné par la folie : la vie elle-même. La thérapie est l’organe de réflexion sur la vie telle qu’elle se passe, se change et se vit. Le centre de leurs débats c’est bien la rencontre et la vie avec l’autre et les autres. Et si aujourd’hui une vie en folie, c’est une vie où la thérapie a pris une telle place qu’elle devient le seul élément in real life. Alors peut-être que ce mode relationnel en perdant son objet en a perdu son sens. 

Et si la thérapie fouille si souvent le passé c’est peut-être parce que le présent est réellement mort pour celui qui l’énonce. Que dire du futur quand le poids du passé nous empêche de parvenir à un présent qui semble encore loin devant. Mais c’est certain pour se méta-analyser, il faut un support de vie. Et c’est lui qui manque pour le fou d’aujourd’hui. Comment se sortir d’un tournoiement sur soi tel que l’est le parcours-type du fou de 2020. Entre hospitalisation, centre médico-psychologique, psychiatre, psychologue, pharmacien, hôpital de jour, de nuit, groupe d’entraide mutuelle et autres structures du fou moderne ; comment trouver un sens à ce jeu de l’oie ? Que dire à un thérapeute sur la relation à soi, à sa place dans le monde, à sa ligne de destin, à son ancrage dans la société, quand on tournoie dans le système psychiatrico-autoritaire de notre société ? Comment espérer qu’une thérapie fasse advenir un moi unifié d’un être morcelé dans ce contexte qui rend rapidement aussi saoul qu’un derviche tourneur ?

Que dire à un thérapeute sur la relation à soi, à sa place dans le monde, à sa ligne de destin, à son ancrage dans la société, quand on tournoie dans le système psychiatrico-autoritaire de notre société ?

Alors, oui je crois à la capacité de chacun de reprendre une vie pas forcément dans les clous de la société, pas forcément un boulot, famille, dodo mais une vie même marginalisée, qui puisse donner sens à l’existence. Loin du jeu de l’oie psychiatrique où à chaque tour accompli le tour reprend comme avant. Pour ce rêve un peu fou d’un place pour les fous, d’une vraie vie autonome laissant de la place aux rêves, aux projections d’un soi admissible, je ne sais pas si les thérapeutes aussi doués soient-ils peuvent quoi que ce soit en dehors de l’activation d’une envie, d’une pulsion de vie qui pousse le fou à entreprendre ses rêves. 

Par le départ dans la vie, assuré ou non par une corde ou un filet, le fou quitte le jeu de l’oie et commence à entrevoir de faire mentir la prédestination. Il sort des cases du jeu de l’oie psychiatrique et devient cet être particulier, marginal subi ou délibéré, ou encore inséré dans le système, qui par sa prise de risque recommence à écrire lui-même son destin, commence à y redonner sens, commence à vivre à nouveau par et pour lui, et entrevoie à nouveau ses rêves. 

Alors, la thérapie et le thérapeute reprennent place, celle d’acolyte de vie, de lieu de méta-réflexion sur l’être. Mais pour exister la thérapie doit trouver un autre support qu’un passé qui devient cercle vicieux pour un fou déplacé de case en case du jeu de l’oie de la psychiatrie qui ne lui laisse plus d’issue. Le passé devient cercueil du fou, stèle d’une vie cessée par son entrée dans la psychiatrie, par le début de la psychiatrisation, par la chosification du fou à coup d’objectivation médicale. Pour cesser ces cris du passé du fou, il va falloir lui laisser, peut-être même lui donner l’opportunité de se créer un présent et par là même peut-être un avenir. 

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