Je ne l’ai jamais revu (épisode 1.0)

2

Janvier 2000

J’avais besoin de l’aide de Bogdan pour ce soir. Il y  allait y avoir une livraison de plus d’une dizaine de  chiens qu’il faudrait décharger vite du camion et mettre  dans les caves. Plus personne n’accédait à ce sous-sol  depuis longtemps et j’avais fait poser des verrous pour être sûr que les locataires ne s’y rendraient plus.

Le gardien de l’immeuble ne venait plus dans cette partie  de la cité et personne ne dérangeait jamais mon entrepôt  canin. J’avais aménagé les caves en chenil, installé des  grilles et des cages à la place des boxes et faisait tenir  cinq chiens dans chacun d’eux. Parfois, la barrière  bougeait d’une façon incroyable et semblait prête à  céder. Les chiens supportaient mal de vivre ensemble  dans un espace aussi restreint d’autant qu’ils n’étaient  pas castrés. La promiscuité du transport depuis la Serbie  et celle des cages du sous-sol les rendaient agressifs, ce  qui s’avérait plutôt positif pour les clients, ils ne cherchaient pas des petits.

Après les quelques mois  passés dans nos mains, ils étaient fin prêt à devenir de  redoutables chiens d’attaque. Des amis de Belgrade les  élevaient dans des cités du nord de la ville et les  acheminaient en France. Nous faisions cela depuis  plusieurs années. Nos chiens étaient beaux, et bien  plus hostiles et moins chers que ceux des circuits  traditionnels de revente. Ils faisaient la joie de tous ces  loubards de banlieue qui veulent impressionner.  

J’avais aménagé les caves en chenil, installé des grilles et des cages à la place des boxes et faisait tenir cinq chiens dans chacun d’eux.

Moi, je m’en foutais royalement de tout ça, mais  ces cons des cités françaises, ils aimaient passer pour  des durs. Chez nous, dur ça avait plus de sens. Un mec à  l’allure d’un minable dealer de shit d’ici, il avait déjà  torturé des gens chez nous, ou même juste des  animaux. A dix ans, mon neveu découpait des chiens  pour les voir mourir. Je racontais une histoire comme  ça ici et ils étaient tous à mes pieds….

Quand je vois la  guerre, quand je pense à ces snipers aux  fenêtres des bâtiments et que je vois qu’ici un mec  avec un automatique se la jouent, je  me demande des fois si les films américains c’est  vraiment pas n’importe quoi. Avec un automatique en  Yougo, on passe pour un suicidaire, on a, on avait des  armes de guerre. A Belgrade, un reportage à  la télévision c’est pour les camps de Milosevic, pas  pour les conneries de tirs dans les cités. La violence on  la connaît assez pour savoir que ce n’est pas le but de la vie. On ne veut plus la connaître.

Mais on a plus la force de  croire à la paix. Alors on continue à se battre, et puis il  n’y a pas que nous qui devons perdre des proches, en  face aussi ils doivent comprendre. Et nous qui perdons  nos frères. Ania qui pleure son père, mort d’un tir en pleine ville. Une balle et tout est fini. Et non,  on n’est pas dans Scarface nous. Ça ne fait pas la  réputation ou la fortune d’un homme la mort, ça fait  juste une croix de plus dans nos cimetières, ça fait  juste un mort de plus de la guerre. 

2 thoughts on “Je ne l’ai jamais revu (épisode 1.0)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Next Post

Je ne l'ai jamais revu (épisode 1.1)

mer Oct 7 , 2020
Résumé de l’épisode précédent : Mirko revient de la guerre en ex-Yougoslavie et élève des chiens qu’il vend avec Bogdan. Et non, il n’y pas de héros. Rien n’est beau. Si dans  les films survivre fait toujours gagner le respect, si cela  fait toujours avancer et même s’il y a […]
%d blogueurs aiment cette page :