Je ne l’ai jamais revu (épisode 1.1)

Résumé de l’épisode précédent : Mirko revient de la guerre en ex-Yougoslavie et élève des chiens qu’il vend avec Bogdan.

Et non, il n’y pas de héros. Rien n’est beau. Si dans  les films survivre fait toujours gagner le respect, si cela  fait toujours avancer et même s’il y a des bons côtés,  dans la réalité c’est différent. Voir mourir mine l’esprit chaque jour un peu plus. Et on s’enfonce dans l’alcool, on ne résiste pas à la violence de la mort d’un frère, on survit. On survit et on perd buts et  repères, et on ne s’endurcit pas pour devenir un héros,  on est juste une âme brisée, sans héroïsme, sans  romantisme, sans passion. On ère alors sans but, et non,  on n’est pas le héros qui revient de la guerre comme  Clint Eastwood, qui a un caractère d’acier et impose le  respect, dans la réalité on impose plus rien des fois. On  dépose plutôt, on dépose les armes et on crie à la mort.  On crie pour cesser de se battre mais la guerre n’est pas  finie. Des années et des années après on en rêve, on se  réveille en sueur, on a peur pour les nôtres. On croit que  tout peut recommencer, et on rêve d’un ailleurs, de  quelque chose pour oublier… On croit qu’on a gagné le  droit de vivre loin des hommes, que le plus dur est  passé. Mais rester c’est dur aussi, rester là et continuer. 

Je ne le vois plus leur regard ou presque plus. Je continue mais j’ai perdu ma civilisation, mon cœur d’être humain digne de ce nom.

Pourquoi continuer, pour un futur plus sale que le  passé, pour des armes encore pleines de sang. Mais  notre destin est là, dans la violence et les trafics, quand  plus rien d’autre ne peut accepter des âmes brisées aux  yeux pleins du sang de leurs amis. Je ne peux plus vivre  avec eux. Avec ces yeux pleins de douceur, plein de joie  pour un rien. Et moi j’ai mal et ils le voient, ma  différence est gravée sur mon visage, on le sait que j’ai  trop vu, que je ne peux plus vivre comme eux. Que je ne  peux plus me lever chaque jour, donner ma sueur et ma  force à un autre. Un autre qui m’utilise mais j’ai trop  entendu de cris, d’ordres et de haine pour vivre dans ce  monde civilisé qui n’a pas connu la guerre. Même dans  ce trafic je passe pour un fou. Même là, ils se disent que  je suis cassé, que j’ai trop de rage et de force dans un  cœur qui veut exploser. Alors travailler comme eux, voir  des gens, et sourire forcé. Comment sourire quand mes  rêves ont été brisés ?  

Je ne peux plus me forcer à être poli, aimable,  gentil, je suis devenu un animal sauvage et impossible  à dompter. J’aime encore mais je ne peux plus jouer,  plus me soucier de ce qu’ils pensent de moi. Je ne le  vois plus leur regard ou presque plus. Je continue  mais j’ai perdu ma civilisation, mon cœur d’être  humain digne de ce nom. Quand je disais dans ce quartier un quart de ce que je pense réellement, le peu  de fois où je m’ouvrais, ils me prenaient pour un fou.  Mais j’avais maintenant quarante ans. Quinze ans de  rue, douze ans de prison, dix ans de guerre et trois ans  en France à gagner un peu de toutes ces années  passées. Voilà ma vie, et ici ça faisait peur, peur  comme mes yeux pleins de souffrance violente. Il  paraît qu’on a sa vie dans les yeux, moi j’ai du sang  des morts et de la haine dans les yeux. Un mélange de  ce que j’ai vu et de ce que j’en pense. Un mélange qui  fait s’éloigner les passants dans la rue. Un vieux jean  et un blouson kaki de l’armée pour me rappeler d’où  je viens et une réputation qui fait bégayer les jeunes  devant moi. Mais je m’en foutais d’eux. Je leur vendais  des chiens, leur faisais croire qu’ils n’étaient pas  ridicules et c’était tout. Le reste c’était ma vie, mon  passé et mes images obsédantes.  

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