Folle précarité

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La question de l’autonomie de vie renvoie aussi pour ceux qui sont parvenus à une forme de rétablissement et d’autonomie face au système psychiatrique, à celle des moyens matériels d’y parvenir. Lorsque l’on parvient à une forme de rétablissement et de maîtrise de à ses troubles psychiques et de sa vie, vient la question de l’indépendance matérielle ou de la non-dépendance vis-à-vis de la famille ou du système médico-social. Les prises en charge par les familles et le médico-social, sur lesquels la société se décharge de ses troublés psychiquement, ne peuvent et ne doivent pas être éternelles.

Combien de personnes concernées par des troubles psychiques vivent encore chez leurs parents ? Combien d’entre elles sont prises en charge dans des FAM, des MAS, des CHRS etc. Combien vivent aux crochets de leur conjoint ? L’autonomie de vie passe pour ceux qui le peuvent et le souhaite par l’autonomie de logement et des revenus décents.

Ceci amène à des parcours comme le mien. Les troubles apparaissent à 20 ans, sont pris en charge un moment à l’hôpital, puis commence à la sortie un long chemin de rétablissement et d’accession à une forme d’autonomie. La famille prend en charge un moment, jusqu’à être dépassée par les événements et hautement démunie face à des situations matérielles complexes. La famille prend en charge partiellement du fait de son incapacité légitime à jouer un rôle de supplétif d’une société qui met ses patients psy sous le tapis. Puis la famille cède et rompt. Commence le chemin de l’autonomie totale, celui des logements chez des amis, qui cèdent peu à peu aussi face aux aléas matériels et de santé, celui des colocations trouvées sur internet avec des inconnus qui tombent des nues quand les troubles émergent à nouveau, et qui finissent par ne pas vouloir ou pouvoir jouer ce rôle de soutien matériel et humain que nécessite le fait de vivre avec quelqu’un qui ne perçoit que l’allocation adulte handicapé. Alors on travaille, on retourne vers des jobs alimentaires qui mettent en péril le rétablissement. On craque, on se retrouve à l’hôpital, et on repart chercher un travail, un logement. Et la boucle bisannuelle se répète : hospitalisation, travail, logement précaire, hospitalisation. Et ça, jusqu’à mes 32 ans.

L’escalier vers le “prêt au logement”, la désinsertion sociale qu’implique le recours au système social, le rétablissement entravé par les contraintes de la pauvreté font que l’autonomie de vie reste inaccessible avant un certain âge.

Là, l’hospitalisation se fait à la sortie des squats. Je tape du poing sur la table avec le psychiatre, je lui dis que je sors (hospitalisation libre) si je n’ai pas de solution de logement. Il secoue l’assistante sociale, elle me trouve un CHRS de femmes en un mois. Et elle me dit qu’il faut rentrer dans le processus de logement, on verra après pour le travail. Alors là, commence le parcours de logement tel que défini par un système social archaïque. On me dit que je dois attendre d’être prête au logement. Des années avant cette validation-sésame pour la vie autonome. Pourtant rétablie, à même d’avoir des activités à l’extérieur, le CHRS tente de m’imposer des ateliers colliers de perles etc. Je proteste et demande mes journées pour suivre un Master à l’université, j’avais eu la Licence avant ma rechute en travaillant en bibliothèque. Le CHRS après négociations m’autorise à me rendre dehors pour travailler ce cursus en enseignement à distance, les dortoirs ne permettant pas de le faire. Je trouve des lieux publics ou privés pour le faire.

En quelque temps, l’idée que le logement social n’est pas pour demain commence à sérieusement poindre. Si bien, que finalement partir apparaît la seule solution pour ne pas se désintégrer socialement. Perdant peu à peu ma liberté pour des horaires et des activités contraintes, je perds mes liens avec l’extérieur. Finalement, vient le moment de me dire : départ de là ! Je repars sur mon chemin en me faisant héberger dans un squat librairie. Toujours suivie par le CMP, le psychiatre me fait une demande pour le programme de logement d’abord en expérimentation. Je signe et me rend quelques mois plus tard au rendez-vous de désignation de ceux qui pourront devenir locataires (un sur deux).

Et là, surprise, à 34 ans, j’accède à mon premier logement ! Après près de 15 ans de trajectoire aléatoire. Le logement d’abord c’est un appartement en sous-location puis un logement social dont on devient locataire en titre en un an. Bref, à 36 ans, je suis enfin chez moi dans mon logement social que je peux payer avec l’aah sans forcément être constamment en danger de rechute par des jobs sous-payés et alimentaires. La vie et l’autonomie peuvent commencer.

Cette situation et ce parcours s’expliquent surtout par le montant dérisoire de l’aah par rapport à celui des loyers et de la vie et par les difficultés à accéder à un logement social qui est le seul moyen de trouver un toit sans garant. Bref, la plupart d’entre nous restent otages d’un système social voire sanitaire, non pas par incapacité à mener une vie autonome mais bien par entraves matérielles à leur pleine citoyenneté. La pauvreté grève la capacité d’autonomie de vie. La pauvreté conditionne le recours à l’autre dans un système où ce recours est une  limite au pouvoir d’agir. L’escalier vers le “prêt au logement”, la désinsertion sociale qu’implique le recours au système social, le rétablissement entravé par les contraintes de la pauvreté font que l’autonomie de vie reste inaccessible avant un certain âge. Celui de se voir attribuer un logement par les pouvoirs publics. Pourtant comment intégrer dans la cité les personnes concernées par des troubles psychiques sans leur permettre d’accéder à ce minimum vital qu’est un toit. Les capacités de travail restreinte et le risque couru dans des emplois pressurisants et plus ou moins payés font que les revenus aléatoires et la santé dégradée ne permettent plus de vivre dans une société qui a libéré ses fous des asiles pour leur offrir une vie aux crochets d’un système qui les réintégrera en lui seulement au prix de nombreux efforts et après de nombreuses années.

One thought on “Folle précarité

  1. Bonjour, avec le club thérapeutique (à la fois en « intra et en extra ») nous avons réussi à faire une convention avec les bailleurs sociaux de la ville. C’est par l’intermédiaire du conseil local de santé mentale que nous les avons fait convoquer à la mairie, après quelques réunions de propositions, d’explications et d’organisation, ils ont accepté de faire des bails dits glissants au nom du club et d’attribuer un(e) référent(e) unique au patient accédant au logement.
    Au début et pendant le temps nécessaire l’organisme logeur dispose lui aussi d’un(e) référent(e) du club thérapeutique à joindre en cas de besoin.
    Ce système est toujours en place malgré les changements de municipalité, mais il faut sans cesse relancer tous les acteurs pour rappeler l’existence et la pertinence de ce mécanisme.

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