Tirer quelque chose de sa folie ?

Toute expérience, toute expérimentation apporte une forme ou une autre de savoir à celui qui la traverse. Que celui qui vit l’expérience en soit conscient ou non, l’expérience transforme la personne. Elle rend différente sa subjectivité, il devient à chaque fois un petit peu un autre. En un sens c’est l’expérience et les expériences qui forgent la personne que nous sommes. Les expériences se sédimentent pour nous changer un peu plus chaque jour. Même si nous agissons aussi sur notre environnement, notre environnement nous impacte un peu plus à chaque fois au travers de ce que nous vivons. Les expériences et expérimentations agissent sur nous par les savoir qu’elle nous font développer sur nous mêmes, sur le monde qui nous entoure et sur la relation que nous entretenons avec. Nous élaborons peu à peu des savoirs “profanes”, non validés scientifiquement, subalternes par rapport à la science occidentale en vigueur ou même par rapport aux professionnels. 

Cela se vérifie notamment en santé mentale où la personne concernée par des troubles psychiques élaborent des savoirs et des techniques d’elles-mêmes en conséquence. Comme dans les sciences médicales somatiques des “Suds”, pour reprendre la dénomination de Boaventura de Sousa Santos, les savoirs dit profanes sont en réalité des savoirs que la médecine occidentale désigne comme non scientifiques et qui pourtant parfois amènent à des élaborations formelles et assez efficaces sur les personnes qui les portent ou les partagent. A l’image des médecines dites « parallèles » issues de pays non occidentaux, hors de l’evidence-based-medicine, les savoirs et les pratiques développées par les populations sans soins occidentaux ou y ayant peu accès nous démontrent par leur efficacité qu’une autre voie est possible. Ces savoirs subalternes des Suds peuvent parfois coexister avec la médecine des Nords et s’avérer assez opérants pour y être intégrés. Ainsi, les groupes d’auto-support en santé mentale semblent bien entrer dans ce cadre de la médecine subalterne insuffisamment reconnue voire ignorée ou discréditée. Ces groupes élaborent et pratiquent des savoirs basés sur l’expérience qui apportent des résultats différents. Parfois admis comme complémentaires, ils restent trop souvent confinés dans les sphères usagères et sont peu relayés par les soignants. 

En me racontant sans filtre, j’ai pu me construire et aussi reconstruire une ligne de vie qui me satisfaisait.

Il semble que pour que la parole se mue en savoir, le savoir en expertise, il faudrait déjà que l’institution psychiatrique la libère. Car si dès la fin du dix-neuvième siècle, Freud déclarait le savoir du côté du patient, il apparaît que cette idée peine à faire son chemin en psychiatrie. S’ouvrir sur ses troubles et leur contenu reste tabou dans l’institution. A titre personnel, il m’aura fallu plusieurs années pour m’approprier à la fois le vécu de ma folie, ma condition sociale issue de ce vécu et pour apprendre à me présenter à moi-même et aux monde qui m’entoure. Et ce chemin commencé en 2001, à 20 ans, n’aboutira réellement que dix ans plus tard grâce à l’écriture. En me racontant sans filtre, j’ai pu me construire et aussi reconstruire une ligne de vie qui me satisfaisait. Sans récit de son histoire, il est impossible de matérialiser en soi ce que l’on est et ce que l’on est devenu. 

Ce parcours d’écriture sur moi, il commence en 2003 quand j’entreprends d’écrire sur ce que les psychiatres appelleraient le contenu du délire psychotique. J’appellerais ça mes créations psychiques. En quelques semaines, je retranscris de façon brute tout ce que j’avais pu vivre oniriquement lors de mon épisode de voyage intérieur. Déjà à ce moment, commence en moi à se formaliser un savoir empirique sur ce que constitue ma folie. Je commence aussi à me l’approprier et à penser quelque chose de moi de l’ordre du savoir qui je suis et qui je peux être parfois. J’explore la folie pour mieux la maîtriser. Se crée une sorte d’expertise du vécu psychotique. Un savoir sur moi-même hautement disqualifié par la psychiatrie de l’époque et de mon service de suivi. Cette expérience développe un savoir sur moi pour moi mais aussi un savoir profane sur la folie qui intéresse des personnes qui suivent mon écrit sur le net. Un étudiant en cinéma s’en sert pour réaliser un court-métrage. Le texte lui avait permis de s’imprégner de ce que pouvait être la folie de l’intérieur et avait donc rendu possible pour lui la formalisation d’un savoir profane sur la folie. Lui comme moi avions appris des choses sur ce type d’expériences. 

Cet itinéraire de découverte et d’apprentissage sur moi, sur les troubles et sur ma vie avec, continue par l’écriture d’une autofiction. Basée sur l’idée de transmettre à d’autres ce qu’était de vivre un épisode de créations psychiques intense tout en continuant à évoluer dans le monde concret, je décide d’écrire une semi-fiction. Elle repose alors sur l’idée de mêler trois ressentis : celui issu des créations psychiques, celui issu de la conscience et celui issu des interactions dans le monde concret. En mélangeant tous ces éléments, il s’agissait de faire ressentir le vécu de la personne concernée. Le texte est construit sur une narration multiple. Une jeune femme voyage sur les routes. Chaque chapitre commence par l’intervention d’un narrateur, une personne qu’elle croise sur sa route, dans l’univers duquel nous plongeons. Puis celui-ci décrit par son point de vue l’interaction avec l’héroïne. Puis notre héroïne un peu folle, relate sa vision de ce qui s’est passé. Mêlant interactions réelles et éléments fictionnels issus des créations psychiques, le texte raconte ce que j’ai vécu intérieurement et extérieurement sur le même plan, celui du réel. Cette écriture a rendu possible l’élaboration de nombreux savoirs d’expérience. Déjà, elle m’a permis de me rencontrer et de connecter mon vécu au réel. Elle a rendu possible une appropriation de moi avec mes troubles mais sans limiter ma personne à ces troubles. Un savoir sur moi s’est développé qui m’a permis par la suite de formaliser une présentation de moi aux autres qui coïncide avec ce que j’étais. Écrit initialement pour transmettre ce qu’était la folie à un très proche ami intrigué par ce que j’avais vécu. Ce texte m’a ouvert sur le monde. Aujourd’hui, il est disponible sur le web sous le titre Je ne l’ai jamais revu, et publié en épisodes. Quand je le relis j’ai également le sentiment d’avoir produit une forme de savoir sur la vie sur les routes et sur la rue.

Alors comment faire que ces savoirs issus de l’expérience vécue prennent forme ? De ces deux écrits, je retiens que l’écriture de l’expérience permet l’élaboration de savoirs sur soi pour soi, mais aussi de savoirs plus généraux pour les autres. Ils semblent démontrer que la pair-aidance basée sur l’expérience peut avoir un sens important. Si même des non-initiés parviennent à trouver des ressources de création dans ces textes, les pairs seraient au premier rang des personnes à même de s’approprier ces textes. Je retiens également que la formalisation de l’expérience est très fortement fondatrice d’une connaissance de soi et de sa situation dans le monde. Aussi l’expression de la parole des personnes concernées me paraît un élément clé de la création de savoirs d’expérience. 

Alors comment faire pour que ces savoirs d’expérience deviennent reconnus et légitimes ? Peut-être par la création, comme avec l’étudiant en cinéma. Peut-être par des études scientifiques autour des apprentissages liées aux expériences de vie. Mais ces savoirs ne doivent-ils pas rester subalternes pour ne pas être dénaturés ? Doivent-ils être mathématisés au point de risquer de voir disparaître leur dimension humaine et relationnelle ? Plus que scientifiser ces savoirs profanes, ne s’agirait-il pas de leur accorder légitimité hors de tout débat médical ? La question n’est-elle pas finalement la prédominance de la science et de la technique dans les discours d’autorité plus que celle de la quête de cette autorité pour les savoirs d’expérience ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Next Post

Si on est marié, c'est qu'on peut travailler ?

mar Sep 7 , 2021
La déconjugalisation de l’allocation adulte handicapé a été refusée par l’Assemblée nationale le 17 juin dernier. La proposition de loi repasse devant le Sénat en octobre pour deuxième lecture avec une séance publique le 12 octobre. Handicap.fr reprend l’historique de cette proposition de loi de façon détaillée et nous rappelle […]
%d blogueurs aiment cette page :